Le procès de la « sorcière » de Bronvaux (1583)

À l’automne 1583, Bronvaux est un tout petit village de la vallée du Billeron, composé d’à peine quelques dizaines d’habitants. La Lorraine vit alors dans un climat de peur : guerres de Religion, mauvaises récoltes, maladies, tempêtes et croyances populaires alimentent les accusations de sorcellerie.

C’est dans ce contexte qu’une femme du village, Margueritte Petit Gérard, épouse de Nicolas Julien, est accusée de « sortilège » et de « génosse » — ancien terme lorrain désignant la sorcellerie.

Le lundi 21 novembre 1583, son interrogatoire débute.

Margueritte a environ soixante ans. Née à Marange, elle vit depuis son enfance à Bronvaux. Elle n’est ni marginale ni étrangère au village : son mari occupe même la fonction d’échevin de la justice locale. Le couple appartient à cette petite communauté rurale vivant au rythme des récoltes, des troupeaux et des saisons.

Mais derrière cette apparente banalité se cachent des années de méfiance, de rumeurs et de tensions de voisinage.

Les accusations portées contre elle sont révélatrices des croyances de l’époque. On lui reproche d’avoir provoqué des maladies sur des animaux, d’avoir prédit des orages et des grêles destructrices, ou encore d’avoir conseillé des remèdes à base de plantes, notamment d’yèbles, une plante médicinale alors connue mais considérée avec suspicion lorsqu’elle était associée à des guérisons inexpliquées.

Les juges lui demandent notamment :

  • si elle connaît des sorciers ;
  • si elle croit que certains peuvent provoquer tempêtes ou maladies ;
  • pourquoi des habitants disent avoir peur d’elle ;
  • pourquoi un porc malade aurait guéri après son intervention ;
  • ou encore pourquoi plusieurs personnes la désignent comme sorcière « depuis dix ou vingt ans ».

Margueritte nie presque tout.

Face aux magistrats venus de Nancy, elle répond souvent :
« Je n’en sais rien »,
« Je n’y crois point »,
ou encore :
« C’est à tort et sans cause. »

Pendant quatre jours, elle est interrogée, puis confrontée à des témoins du village. Les dépositions évoquent disputes, soins donnés aux bêtes, prédictions de mauvais temps, rancœurs anciennes et réputation inquiétante. Dans ces petites communautés rurales où tout se sait, les soupçons s’accumulent facilement.

L’article montre bien que ces procès naissaient souvent moins de faits réels que d’un climat social pesant : jalousies, conflits familiaux, superstitions, et besoin de trouver un responsable aux malheurs du quotidien.

À cette époque, la Lorraine connaît une véritable chasse aux sorcières. Le célèbre magistrat Nicolas Rémy, procureur général du duché de Lorraine, envoie des centaines de personnes au bûcher. Entre 1588 et 1598, des dizaines d’exécutions pour sorcellerie sont recensées dans la région, et près de 80 % des condamnés sont des femmes.

L’affaire de Margueritte semble suffisamment sérieuse pour que la justice locale fasse appel à des représentants du tribunal du Change de Nancy. Elle est emprisonnée dans une chambre prêtée par un notable du village — Bronvaux ne possédant pas de prison.

Et pourtant…

Nous ignorons aujourd’hui l’issue exacte du procès.

Le document conservé s’interrompt avant le verdict final. Aucune condamnation officielle n’a été retrouvée. Les auteurs estiment toutefois que la procédure a probablement continué, car l’interrogatoire paraît incomplet au regard des usages judiciaires de l’époque.

Margueritte a peut-être été libérée.
Elle a peut-être été torturée.
Peut-être même condamnée.

Personne ne le sait avec certitude.

Mais son souvenir, lui, a traversé les siècles.

À Bronvaux existe encore aujourd’hui un ancien sentier appelé « le chemin de la sorcière », entre la Haute Rue et la rue des Raisins Blancs. Selon la tradition locale, ce nom ferait référence à Margueritte Petit Gérard. Peut-être empruntait-elle ce passage pour rejoindre ses jardins ou la forêt où elle cueillait les plantes médicinales.

Ce chemin demeure aujourd’hui l’un des derniers témoins de cette histoire oubliée.

Et comme le conclut très justement l’article des « Cahiers du Billeron »:

« S’il vous arrive d’emprunter prochainement ce chemin, ayez une pensée bienveillante pour cette vieille femme, cette grand-mère qui a fort probablement précédé vos pas avant de tomber victime de l’ignorance des uns et des autres. »

Sources : Les Cahiers du Billeron : « La sorcière de Bronvaux »